dimanche 23 avril 2017

Débarquer...

Après le ferry aux odeurs de rouille et de peinture
après la descente dans le petit matin éblouissant
après la traversée du village encore engourdi
me voilà dans la campagne brune et moutonneuse
poussant la bagnole dans le silence bleu
fenêtres grandes ouvertes aux insectes perdus
avec la crainte enfantine de voir un oiseau pénétrer
dans l’habitacle et fouetter le plafond de ses ailes

Le moteur frémit la route est déserte abandonnée
aux parfums des herbes sauvages

Des chênes-lièges écorchés semblent se lever dans la lumière
j’ai à peine le temps de les voir qu’ils ont disparu
et ce sont des rochers rouges et ce sont des terres cramées
jusqu’à l’os et ce sont des brebis immaculées
qui me regardent passer

Je rejoins l’origine du monde je roule vers le chaos
tranquille et apaisé
je fonce vers le désordre du paysage et l’ordre de l’esprit
et tandis que je me gave de phraséologie
survient une théorie de maisons colorées sur la crête
d’une colline si haute qu’elle ressemble à une montagne

Si je le pouvais je roulerais en aveugle 
sans plus penser à quoi que ce soit
bercé par le ronron du moteur et cette sorte de sommeil
qui s’empare de nous dès qu’on ferme les paupières.

dimanche 19 mars 2017

Coupe Sombre

«Ça déboise ferme dans les rangs des morts-vivants»
m’a-t-il dit en se servant du café
dans une vieille tasse fendillée comme une peau
de lézard— je n’en ai pas voulu de son café—
je n’en bois plus jamais depuis cet après-midi
dans la forêt des songes
depuis ces heures dans la forêt des cauchemars
quand la mort est venue en visiteuse
tâter mon pouls d’un doigt circonspect puis s’en aller
d’un pas nonchalant

Il me regarde du coin de l’œil un demi-
sourire sur ses lèvres pâles
il a posé sa tasse sur la table basse
où les cercles s’entrecroisent
comme autant de lunes vides

«Ça déboise ferme» dit-il encore
avant de se masser le ventre et de me dire
que les jours deviennent de plus en plus courts
et qu’il faudra penser à remplir les valises
ou à les vider— ça dépend de ce qu’on veut

Je lui dis qu’il va bientôt pleuvoir
— comme d’habitude.

vendredi 2 décembre 2016

La Cérémonie

Marie avait refermé la porte sur le silence de la chambre où une seule bougie grelottait dans l’air pourtant immobile. Sans doute était-elle à bout de course. Dans quelques minutes, elle allait s’éteindre lentement et laisser les ténèbres envahir l’espace.
Sa mère était là, assise dans le canapé brodé, les yeux plongés dans un petit livre à couverture jaune ; le jaune semblait si éclatant dans la demi-pénombre..
— Je vais me faire du thé, tu en veux maman ?
La mère se contenta d’un signe de tête pour refuser. Marie n’insista pas. Elle n’était pas sûre elle-même de vouloir ce thé. Les ombres des meubles étaient denses. Démultipliées par la lumière du lampadaire à verroteries.
Dans la cuisine, elle n’alluma pas, profitant de la lumière du salon qui y pénétrait par le sas qui séparait les deux pièces. Et puis l’éclairage de la rue aidait aussi à y voir.
Elle fit chauffer l’eau dans la bouilloire électrique, prépara un grand bol... le bleu, celui qu’elle aimait, prit un sachet, le disposa dans le bol et, quand l’eau fut bouillante, elle la versa sur le sachet.
Elle entendit un bruit en provenance de la chambre. Elle laissa le thé... se précipita et arriva trop tard. Sa mère était déjà là, à farfouiller dans le noir pour trouver la bougie de remplacement.
— Je ne sais pas où est la bougie, dit-elle d’une voix faible, comme si elle se parlait à haute voix.
— Sur la chaise, près de la table de nuit. Si tu veux, je sors la lampe de poche.
— Non ! répondit sèchement la mère. Il n’en est pas question. Il n’y a que la flamme d’une bougie qui peut lutter contre tout cette obscurité. Tu le sais bien. 
Marie savait et, laissant sa mère allumer la bougie, elle retourna dans la cuisine. Le thé avait trop infusé— il était amer. Elle le sucra et se mit à le boire à petites gorgées douloureuses.

mardi 25 octobre 2016

Tu ne reviendras pas

Tu ne reviendras pas
des plaines désolées
et du fond du puits du silence
tu attendras que le temps passe
grain de sable après grain de sable

Et quand tout aura coulé
qu’il ne restera rien de ces instants
désormais perdus
d’une main qui tremble un peu
tu casseras le dernier verre
avec un cri si perçant
que la ville endormie
se dressera sur ses pattes de coq
et chantera qu’il est l’heure
de semer le trouble dans les rues
ébahies par les ténèbres

Comme il sera beau ce jour
cheval âne quadrupède illuminé
comme il sera fier jetant sur les pompes à essence
les lueurs si fraîches d’un monde nouveau-né

Les chiens hurleront de frousse
et tu tâteras d’un doigt prudent
ta molaire malade.

mardi 18 octobre 2016

Mon dernier ouvrage : un livre d'aphorismes, de notes, de brèves, de rimes de deux sous et autres coquecigrues paru chez "le cactus inébranlable".

"Même un aveugle peut se perdre dans la nuit."

"Le soleil se promenait en grosses chaussettes de laine sur la pelouse mouillée."

"A l'intérieur de chaque mot, il y a un petit cœur qui bat obstinément."